Haussmann avait raison
par Jean des Cars
Historien *
Lors de l?intervention qui m?avait été demandée au Sénat, le 7 juin dernier, j?avais formulé la constatation suivante. La commémoration du Débarquement Allié en Normandie a montré comment la mémoire d?une période dramatique de l?Histoire venait d?être largement et justement vivifiée par son évocation. Puisqu?il s?agissait d?un devoir de mémoire, j?en ajoutai un autre qui s?impose aux Français et aux Parisiens en particulier, la reconstruction de la partie des Tuileries incendiée pendant la Commune.
Ici, bien volontiers, je confirme ce v?u. Il est le mien depuis longtemps et m?a accompagné à travers tous mes travaux d?historien. Contrairement à ce qu?on pourrait nous opposer, cette idée n?est pas nouvelle. Elle a plus de cent trente ans, ce qui prouve l?importance et la pertinence du problème posé. En effet, en 1872 alors que les plaies de la guerre fratricide appelée La Commune sont ouvertes et douloureuses, dans le décor hallucinant des ruines noircies et délabrées, émergent les pavillons de Flore et de Marsan, miraculeusement debout. Un homme de haute taille contemple, bouleversé, le résultat de la Semaine Sanglante. C?est le baron Haussmann, l?ancien Préfet de la Seine de Napoléon III qui a transformé Paris, en fonction de juin 1853 à janvier 1870. Il revient d?une mission à Constantinople où le Sultan l?avait appelé en consultation sur l?opportunité de travaux qui étaient envisagés afin d?empêcher la capitale de l?Empire Ottoman d?être complètement asphyxiée.
Membre de l?Académie des Beaux-Arts (mais oui !), Haussmann assure que la mutilation des Tuileries et leur disparition constituent un crime contre le passé et un chef d??uvre architectural. Elu Député de la Corse, il revient sur cette question lors d?un important débat à la Chambre, le 30 juillet 1879. Dans ses propos, j?extrais cette remarque : « (?) Quand on se retrouvera dans la grande allée des Tuileries, et encore mieux quand on se trouvera dans la grande avenue des Champs Elysées et qu?on verra l?immense vide produit par la disparition complète des Tuileries, si bien que vous plantiez l?emplacement du palais et de la cour, vous n?arriverez jamais à détruire le fâcheux effet de vide (?) Oui, le vide? Mais à cette époque, c?est-à-dire les premières années de la Troisième République, tout ce qui évoque le régime impérial est systématiquement réduit au désastre de Sedan. Les républicains les plus radicaux, Georges Clemenceau en tête, guettent les propos d?Haussmann, haut fonctionnaire qu?il exècre autant que son ancien maître. On lui rappelle sa méthode autoritaire ? elle l?était car il fallait agir vite ?, ses erreurs : ? Vous avez bien ruiné le Luxembourg !
L?ancien Préfet, dont le limogeage avait été stupidement applaudi par une opposition qui allait aussi applaudir la déclaration de guerre à la Prusse, reste calme. Lui qui n?avait eu que dix-sept ans pour transformer le Paris décrépi et nauséabond en capitale moderne répond : « Je ne crois pas le moins du monde et je ne crains en rien à cet égard, le jugement des hommes de goût !»
Du goût, certains contemporains du débat en eurent. Dix ans plus tard, les passions commencèrent à céder la place à la réflexion. Jules Ferry, ministre de l?Instruction publique et des Beaux-Arts, ardent républicain, prend la parole au Sénat le 28 juin 1882. Devant le Parlement, il présente un projet de loi et engage le Gouvernement à raser les ruines dangereuses pour la sécurité mais aussi à reconstruire l?ancien palais sous une forme ramassée. Le nouveau monument sera une extension du Musée du Louvre consacrée à l?Art Moderne. «(?) Ainsi, Messieurs, je le répète, les véritables partisans de la reconstruction doivent commencer par voter la démolition. C?est la voie la plus sûre et la plus prompte pour y parvenir. C?est aussi la démonstration la plus éclatante que cette reconstruction est une nécessité ». Ce projet est refusé? à une voix près ! Ainsi que l?a justement souligné le Président de l?Académie du Second Empire, M. Alain Boumier « aucune loi de la Troisième République n?a décidé de supprimer les Tuileries » et donc d?en interdire la reconstruction adaptée.
En 1883, deux élégantes arcades, l?une due à Philibert Delorme et l?autre à son successeur Jean Bullant, sont remontées avec leurs matériaux d?origine sur la terrasse du Jeu de Paume. Elles y resteront jusqu?à 1993, lorsque le jardin fut réaménagé. C?était là une première réhabilitation des précieux vestiges de la Renaissance. Sur ce point, on en est resté à cet effort très partiel mais encourageant.
Le temps s?est écoulé. Il a redonné au Second Empire sa place dans notre Histoire et je me flatte d?avoir participé à cette remise en mémoire d?une époque extraordinaire qui a fait la fortune de la France. Cessons de ramener cette période à une défaite militaire, aussi humiliante fût-elle. On doit rappeler que les Tuileries ont été non seulement une résidence royale et impériale mais aussi un théâtre de la Révolution et même un berceau de la République. Pour m?en tenir à la période 1789-1870, les Tuileries furent le siège du pouvoir central de notre pays. Aujourd?hui, les Tuileries ne sont plus qu?un jardin et une aberration architecturale.
Ne pas reconstruire les Tuileries serait prolonger une double injustice. En effet, l?Hôtel de Ville, lui aussi détruit par la Commune, a été reconstruit. On s?en réjouit. C?est un chantier comparable, techniquement et financièrement, à celui qui nous occupe ici, sans parler du relèvement d?un splendide monument qui était aussi l??uvre d?artistes de la Renaissance, dont le Boccador. La décision de rebâtir l?Hôtel de Ville, prise en 1880, a exigé cinq années de travaux sans petitesse puisque l?actuel édifice mesure 22 mètres de plus que l?original et qu?il a été surélevé de 3 mètres. Je pose donc cette question simple : Pourquoi reconstruire celui-ci et non celui-là ? Assez de mémoire sélective et à sens unique !
Ensuite, rappelons que le Grand Louvre cher au Président Mitterrand, a été aménagé selon un budget trois fois plus important que l?estimation actuelle du projet des Tuileries (environ 300 millions d?euros) ou encore le budget annuel de fonctionnement de la Cité de la Villette ou la construction de deux stations de Métro du réseau Meteor.
Sachons dépasser les éternelles querelles idéologiques qui empoisonnent la France depuis plus de deux siècles et contribuent à ses malheurs. Osons rappeler ce que la jeune génération ignore (comme tant d?autres vérités?), c?est-à-dire que les Tuileries n?ont pas été détruites par des Prussiens mais par des Français, des Parisiens qui se battaient contre d?autres Français et les Versaillais. C?est la guerre civile, la plus atroce de toutes, qui a aussi détruit la Cour des Comptes, le ministère des Affaires étrangères et tant d?autres merveilles de Paris. Osons harmoniser les différences comme l?ont fait les Russes depuis dix ans et tous les pays d?Europe libérés du joug communiste. Un exemple, parmi une multitude, m?est précieux : c?est celui du Château de Gödöllö, en Hongrie, au nord-est de Budapest, magnifiquement restauré après un martyre architectural effroyable et désespérant. Et que dire de Dresde, rasée par les Alliés, qui a retrouvé son splendide théâtre et son église Notre-Dame, relevés avec les pierres mêmes qui avaient subi un déluge apocalyptique de bombes incendiaires ?
Ne voyons dans cette affaire que la mémoire de l?Art d?une ville exceptionnelle et l?utilisation pratique de cet Art qui serait une extension souhaitable du Musée du Louvre, de plus en plus à l?étroit. Notre propos est une réaction à la fois esthétique et quotidienne dans une époque qui se prétend gouvernée par l?idée de repentance mais oublie la réconciliation. Le devoir de mémoire ne se divise pas.
Aimable autorisation Politique Magazine,
numéro spécial "Tuileries, l'histoire inachevée", juillet-août 2004
* auteur, sur cette période, de Eugénie, la dernière Impératrice (Perrin, Grand Prix de la Fondation Napoléon), La Princesse Mathilde (Perrin, Prix Napoléon III) et Haussmann, la gloire du Second Empire (Perrin, Prix Historia)