Le baron Haussmann a bien expliqué cet impératif d'harmonie. Il prononça un vibrant plaidoyer pour les Tuileries, le 30 juillet 1879, précisément en sa qualité de seul député membre de l'Académie des beaux-arts :
Le baron Haussmann. - Evidemment, on ne s'est pas rendu compte de ce qui résultera, comme perspective, de la démolition pure et simple des ruines des Tuileries, parce que ces ruines font encore obstacle à la vue d'irrégularités que vous allez mettre à découvert. (...)
Quand on se trouvera dans la grande allée des Tuileries, et encore mieux, quand on se trouvera dans la grande avenue des Champs Elysées et qu'on verra l'immense vide produit par la disparition complète des Tuileries, si bien que vous plantiez l'emplacement du palais et de la cour, vous n'arriverez jamais à détruire le fâcheux effet de vide.
D'ailleurs vous apercevriez au loin, et beaucoup trop loin, non pas en face, mais à votre gauche, et bien à votre gauche, le pavillon central du Louvre, avec tous les bâtiments secondaires, braqués en fausse équerre, et vous ne supporterez pas cette vue là très longtemps (C'est vrai ! à droite).
"Les masses forcément indécises de vos plantations ne sauraient remplacer en aucune façon les lignes fermes des bâtiments pris pour objectifs par l'illustre dessinateur du jardin des Tuileries, qui est aussi une oeuvre d'art très remarquable.
"Vous verrez quelque chose de pis que la malheureuse disposition, dont vous avez tous les jours le spectacle, des ailes du palais de Versailles dont les bras vont toujours s'écartant et qui finissent par ne rien embrasser qu'une grande place aride à pentes fuyantes. Vous aurez quelque chose de bien pis, car vous aurez un espace vide, presque triple, entre ces deux grands bras, entre ces deux grandes galeries maigres partant du Louvre et venant l'une le long des quais, et l'autre le long de la rue de Rivoli, pour finir aux pavillons de Flore et de Marsan, dont on ne comprendra même plus l'existence. (...)
(Journal Officiel, Chambre des députés, 30 juillet 1879, p. 7745 et 7746)
Tome III, chapitre 2 Le plan de Paris :
(?) « Purement technique, ma discussion à la Chambre des Députés de 1879 ne put prévaloir sur le désir de la Majorité, de voir disparaître tout vestige de l?ancienne demeure de la « Tyrannie ». Je démontrai vainement :
1) que le grand vide qu?on allait faire entre les deux Pavillons de Flore et de Marsan ne permettrait plus d?en saisir la corrélation ;
2) que le peu de corps et de hauteur de cet Arc de Triomphe du Carrousel, trop exigu, trop éloigné, d?ailleurs, de cet intervalle, le rendrait insuffisant comme perspective finale du jardin des Tuileries, cette ?uvre admirable de Le Nôtre, de la Grande Avenue des Champs-Elysées, de la Place de l?Etoile, et surtout de l?Arc de Triomphe colossal qui la domine ; que, perdu dans un espace immense, où l??il se saurait plus à quoi le rattacher, cet Arc du Carrousel n?aurait plus désormais d?excuse de son désaccord avec l?orientation du Louvre ;
3) qu?il fallait, de toute nécessité, avoir sur l?emplacement de l?ancien Palais, entre les deux Pavillons reconstruits, un motif architectural considérable. On masquait le défaut des pavillons du Louvre, de se trouver en dehors du prolongement de l?axe commun du Jardin et des Champs-Elysées, sauf à dissimuler ensuite, par un édifice transversal terminant la Place du Carrousel, le manque de parallélisme des Tuileries et du Louvre.
S?il est vrai que l?irrégularité des grands espaces échappe à bien des yeux, il n?est pas besoin d?être oiseau pour voir, non seulement que les deux axes des deux Palais ne se confondent pas, mais, bien plus, qu?ils ne se rencontrent même nulle part, et sont, au contraire, absolument divergents.
Tôt ou tard, on reconnaîtra l?impossibilité de laisser les choses en l?état où les a mises la destruction de la partie centrale du Palais des Tuileries. »