Reconstruire les Tuileries,
c?est faire revivre trois siècles d?histoire de France :
un projet révolutionnaire !
par le Professeur Jacques Barrat (*)
Universitaire et diplomate, Professeur à l?Ecole de Guerre,
« Une ville est un livre d?images où l?on voit ses aïeux » écrivait au début du XXe siècle le poète belge Emile Verhaeren. Aujourd?hui, en ce début du XXIe siècle, il semblerait que l?urbanisation moderne qu?accompagnent le plus souvent des phénomènes intempestifs de délocalisation (entre 1990 et 2000, 60% des Français ont changé de domicile) ait fait disparaître, y compris dans les centres villes et dans nos villages, les lieux de repère et de mémoire. Or ce sont des éléments indispensables à l?ancrage terrien et à une bonne spatialisation des êtres humains.
L?urbanisation des populations du monde d?aujourd?hui est un phénomène qui s?est fabriqué de manière extrêmement rapide. Commencée dès la fin du XVIIIe siècle dans les pays de l?Europe de l?Ouest, elle a atteint les pays des tiers mondes dans la seconde moitié du XXe siècle avec, le plus souvent, les conséquences catastrophiques qu?on sait.
Dans notre pays, la France, pays d?ailleurs en retard dans le déclenchement de sa révolution industrielle, les zones rurales qui détenaient encore 40% de la population française avant le second conflit mondial, retiennent tant bien que mal aujourd?hui les quelque 3% de Français qui se consacrent encore à l?agriculture en compagnie de retraités du troisième âge.
A l?exception de ces vieillards et des derniers agriculteurs pas toujours paysans, les autres ont migré vers les villes et, ce faisant, ont abandonné les éléments essentiels de leur cadre de vie traditionnel comme les anciens constituants de leur univers moral et social? sans pour autant en trouver d?autres.
Ces « bétonnés », spatialement perdus, ont été également privés de repères temporels. L?agenda agricole qui sous tendait le déroulement des saisons a disparu, tout comme la diversité et la facilité des relations humaines. Désormais limités, faute de temps et de proximité, aux collègues de bureau, les partenaires sociaux de l?individu urbanisé ont diminué quantitativement de manière drastique à l?intérieur d?une société de l?anonymat. Connaître ses voisins relève d?autant moins de l?évidence que cela nécessite aussi du temps !
D?une manière beaucoup plus générale, nous assistons dans la société française d?aujourd?hui à une véritable mutation des instances de socialisation de l?individu.
Tout d?abord la dissolution de la famille qui était la cellule sociale première depuis la naissance de l?humanité. L?apparition des HLM avait déjà fait disparaître la présence des grands parents dans les foyers. Désormais la généralisation du divorce multiplie le nombre de grands parents à la fois absents et de plus en plus éloignés biologiquement. La rupture avec le passé familial est consommée.
Ensuite la crise du christianisme et des Lumières a fait disparaître les concepts de bien, de mal, de devoir, de générosité, tout comme la nécessité et la valeur du travail. De fait s?est peu à peu installée une philosophie du superflu, une absence de morale alimentées par des médias qui ont à la fois peu ou prou remplacé l?école comme fournisseur de culture et transformé également les individus en observateurs par procuration.
Enfin l?information émotion, l?information spectacle, la déification du futur, de la science fiction, de l?irréel, du jeunisme, du fait divers dans le village planétaire, ont fait oublier aux nouvelles générations que passé, présent et avenir sont indissociables. Cela s?est fait d?autant plus facilement qu?on a trop souvent cessé d?apprendre la chronologie et les faits historiques à l?école.
La faillite des systèmes éducatifs désormais basés sur les principes de massification, de non valeur, de non mérite, de non effort, d?absence de peine, de non courage, est plus ou moins orchestrée par des enseignants qui, depuis 1968, ne veulent plus être des maîtres mais des accompagnateurs, voire des amuseurs. Cette faillite a encore renforcé le sentiment de perdition et multiplié dans de fortes proportions les cas d?errance morale et intellectuelle. Inhérents à la déspatialisation, à l?oubli de la géographie et à la manipulation de l?histoire au nom du politiquement correct.
Plus encore, la disparition du service militaire a mis un point d?orgue à ces phénomènes en empêchant les plus jeunes, les plus démunis culturellement, les plus défavorisés socialement de se mélanger dans des espaces différents pour eux, à des compatriotes différents d?eux. Le mélange, le brassage, s?organisaient jusqu?alors autour des idées de patrie et de nation. Or la patrie a disparu de nos têtes et de notre vocabulaire. Il est vrai qu?une Europe à 25 ne peut qu?affaiblir le concept de patrie voire empêcher le maintien de tout esprit patriotique.
Quant à la nation, façonnée depuis plus d?un millénaire par nos rois et nos dirigeants, c?est une âme par rapport au passé, c?est un principe spirituel par rapport au présent. Tous deux sont enracinés sur un espace précis : le territoire national. Mais qui pourrait nier que la nation se délite aujourd?hui et que les échelles régionales et supra nationales sont désormais celles qui comptent le plus ?
Replacée dans ce contexte difficile qui est celui de la France de ce début du XXIe siècle, la reconstruction d?un "monumentum", les Tuileries, symbole de la continuité de trois siècles d?histoire de France, nous semble tout à la fois un devoir moral et une ?uvre révolutionnaire.
Un devoir moral car nous manquions d?un signe fort, capable de réconcilier les jeunes Français avec leur histoire récente qu?ils ignorent pour l?essentiel, ce qui n?est pas tout à fait neutre ou accidentel. La France moderne et généreuse n?est pas née en 1789, encore moins en 1968.
Une ?uvre révolutionnaire, car en cessant d?installer dans Paris des bâtiments qui n?ont aucun style, aucune touche française et par ailleurs de qualité très médiocre, nous pourrions redonner aux Parisiens et aux Français le goût du beau, de l?ancien, du pérenne, du solide et, pourquoi pas, de l?aspiration vers l?éternel. En ces temps de déconstruction du troisième millénaire, ce serait rendre à Paris et la France trois siècles d?histoire.
Comme le disait le maréchal Lyautey : « Cela prendra du temps. Raison de plus pour commencer tout de suite ».
(*) auteur de "Géopolitique de la Francophonie"
et de "Géopolitique de la Roumanie".
Aimable autorisation Politique Magazine,
numéro spécial "Tuileries, l'histoire inachevée", juillet-août 2004